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Le retard de la réponse de Barbeyrac à la dernière lettre de JA est dû au grave état de santé de sa femme [Hélène], qui ne commence que maintenant à se remettre lentement de crises très fréquentes de vapeurs et de fièvre; Barbeyrac est du reste chagriné d'apprendre que la santé de JA est toujours aussi défaillante. Il le remercie de l'avoir recommandé à mylord Townshend, même s'il est sûr que cette deuxième recommandation n'obtiendra pas de meilleurs résultats que la première. Il n'est pas fait pour obtenir la faveur des grands. Il en vient maintenant à [Jean-Pierre] de Crousaz, dont la conduite pendant son séjour à Groningue se prête à beaucoup de commentaires. Il commencera depuis le début, à savoir quand, au plus fort des troubles du <I>Consensus</I>, il décida de faire de son mieux pour faire appeler de Crousaz à Groningue, alors que celui-ci risquait de devoir abandonner Lausanne. Dans le plus grand secret, il se mit en contact avec certains curateurs et certains seigneurs, afin de procurer une vocation à son ami lausannois; l'affaire traîna, à cause des longueurs de la procédure à Groningue et, les troubles du <I>Consensus </I>s'étant calmés entre-temps, de Crousaz lui fit savoir qu'il souhaitait rester à Lausanne, où sa fille cadette [Sophie] venait de se marier. Il sembla pourtant avoir changé de sentiment à la suite d'offres mirobolantes qu'il prétendait avoir reçues de la Cour de Saxe. Sa famille le dissuada d'accepter ces propositions et Barbeyrac, à qui de Crousaz s'était adressé pour avoir un conseil désintéressé, l'incita à rester à Lausanne. Mais, ayant su alors que la vocation de son ami à Groningue était susceptible de pouvoir se réaliser prochainement, il la seconda, faisant même valoir l'appel de la Cour de Saxe pour améliorer les conditions d'engagement. Il n'en était pourtant pas moins convaincu que son ami refuserait l'offre. Celui-ci au contraire s'empressa de l'accepter et Barbeyrac en fut très content; il le mit pourtant en garde, en lui recommandant la prudence et la considération, étant données les différences de comportement et de mœurs entre Lausanne et Groningue. De Crousaz sembla accepter ces conseils mais, dès l'arrivée de la famille en Hollande, les deux filles [Louise II et Marie] tinrent une conduite très discutable. La cadette [Marie] notamment se fit connaître pour un monstre d'effronterie et d'indécence. En effet, dès les tout premiers jours, alors que la famille de Crousaz logeait chez Barbeyrac en attendant de pouvoir entrer dans sa maison, cette demoiselle débaucha un jeune Allemand, [Konrad Dietrich] Volckmann, qui s'y trouvait aussi. Ce garçon, d'un naturel timide, n'osa pas résister aux instances de Mademoiselle de Crousaz, qui le cherchait sans cesse et s'adonnait avec lui à des libertés scandaleuses en présence des domestiques. Les rumeurs commencèrent à circuler dans la ville et Madame Barbeyrac, n'ayant obtenu aucun résultat avec la jeune fille, résolut d'en parler aux parents. Ceux-ci firent semblant d'être reconnaissants mais ils agirent par la suite de manière bien différente; la fille, ayant su amadouer son père, qui tolérait du reste qu'elle se moquât ouvertement de sa mère [Louise I], rendit public le scandale en accusant Madame Barbeyrac d'être une maudite langue" ; profitant d'une absence du père, elle persuada sa mère de rompre tout commerce avec les Barbeyrac. Or ceux-ci, en dépit de l'attitude de la demoiselle et des insultes dont ils faisaient l'objet, ne cessèrent pas de fréquenter la maison de de Crousaz, même si cela étonnait toute la ville. Il était en tout cas évident que les de Crousaz espéraient, à tort, un mariage entre leur fille et le jeune Allemand, bien qu'ils aient probablement su ce que Madame Barbeyrac avait dit à de Crousaz, à savoir que le père du jeune homme ne consentirait jamais à de telles épousailles. Les Barbeyrac continuèrent pendant un certain temps à tolérer chez eux le jeune garçon, pour ne pas faire de scandale; mais quand, en dépit de toutes les assurances que celui-ci avait données de rompre avec Mademoiselle de Crousaz, le manège continua de plus belle, Madame Barbeyrac, excédée, mit Volckmann à la porte. Celui-ci parut d'abord content, espérant évidemment être reçu à la table de de Crousaz; mais celui-ci n'osa pas céder aux instances de sa fille et se limita à intervenir auprès de Madame Barbeyrac pour qu'elle le reprenne à la maison. Barbeyrac n'accepta pas, en disant qu'ils avaient déjà trop souffert à cause de cette affaire; il écrivit au père du garçon, en le mettant au courant de ce qui s'était passé mais en essayant de ménager autant que possible l'honneur de de Crousaz. Le père lui fut reconnaissant mais Barbeyrac n'accepta pas sa proposition de le tenir au courant de la suite de l'affaire. Il apparut bientôt que Mademoiselle de Crousaz était enceinte et elle s'enferma à la maison sous prétexte d'indisposition. Elle fut à un moment donné conduite à Amsterdam, où se trouvaient [César ou Charles Tronchin] Dubreuil et [François III] Fatio; on ne sait pas si elle a accouché à Groningue même ou ailleurs; une servante, que les de Crousaz avaient amenée de Lausanne, raconta qu'une chose semblable s'était produite dans cette ville-là avec une autre fille, celle qui a épousé depuis lors de La Chapelle. À Groningue, l'affaire fit beaucoup jaser et, à l'occasion de la parution du <I>Traité de l'éducation</I> de de Crousaz, on dit qu'il aurait dû commencer par bien élever ses enfants. Mais il faut en venir à d'autres aspects de la conduite du philosophe. Il commença à se faire connaître tout de suite, le jour même où il fut introduit dans le Sénat académique quand il demanda qu'on inscrivît sa noblesse dans les registres, prétextant que cela pourrait se révéler utile pour ses parents, au cas où ils chercheraient une place en Allemagne. La demande parut étrange et le recteur [Isinck] lui suggéra de la répéter éventuellement à une autre occasion, ce qu'il ne fit pas. Quelques semaines plus tard, il provoqua un nouvel incident à l'occasion de la séance prévue par le doyen Rossal pour lire et faire approuver, comme d'habitude, les statuts de la Faculté. Il la fit remettre une première fois et, la deuxième, il envoya une lettre explicite dans laquelle il se refusait à participer à une telle séance sous prétexte que sa philosophie, n'ayant rien à voir avec celle enseignée traditionnellement, le mettait à part. La lettre était tellement pleine de choses vaines et désobligeantes qu'on demanda à Barbeyrac d'intercéder auprès de son ami pour le raisonner; c'est ce qu'il fit, obtenant enfin de de Crousaz qu'il participât à la réunion. Mais le philosophe poursuivit sa conduite extrêmement méprisante à l'égard de ses collègues qu'il traita des pires épithètes. Pour mieux se distinguer encore, il quitta le rang des professeurs, qui fait partie de celui des magistrats, pour s'installer dans les bancs communs. Il ne pouvait au fond tolérer d'être seulement le pénultième de sa Faculté. L'autre aspect négatif de sa conduite concernait le côté financier; de toute évidence, il avait espéré s'enrichir rapidement avec les cours particuliers et les pensionnaires. Mais il ne suivit guère les conseils de Barbeyrac et fit au contraire tout pour vider les auditoires, en demandant le double de ses collègues, en débitant des leçons obscures dans un latin de cuisine non moins obscur, prêchant aux jeunes l'orgueil et la vengeance; pour les pensionnaires, il en prenait de tout âge et de tout prix et sa maison fut appelée communément la "gargotte du professeur de Lausanne". Il alla jusqu'à se commettre avec des harengères. Toutes ces bassesses contrastaient avec ses airs de grandeur; de même, pour ce qui a concerné ses frais de voyage, Barbeyrac avait pu obtenir des curateurs [van Alberda] la même somme qu'il avait reçue lui-même, à savoir 1'500 florins qui lui avaient permis de faire un long détour par la France et d'envoyer beaucoup de livres. De Crousaz, par contre, prit l"e chemin le plus court et n'amena que peu de livres. Ses dépenses ne durent pas dépasser les 300 florins. En dépit de cela et de la somme qui avait été convenue, il exigea 1'800 florins environ, qu'on lui accorda, mais, pour montrer qu'on n'était pas dupe, on le fit attendre assez longtemps avant de la lui donner. Il s'est tout aussi mal conduit dans les questions de religion. Avant sa vocation, Barbeyrac avait prévenu quelques seigneurs qu'il serait impossible d'exiger de de Crousaz une signature rigoureuse, comme peut-être les ecclésiastiques l'exigeraient se réclamant de son titre de ministre; on le rassura, en s'engageant à ne le faire signer que comme les autres professeurs de sa faculté, puisqu'on l'appellerait pour la philosophie et les mathématiques. Quand le moment de la signature arriva et que ce fut le tour de de Crousaz, auquel le recteur s'était adressé avec une grâce toute spéciale, le philosophe ajouta à sa signature la phrase "<I>Ab ineunte ætate veri cupidus, et pacis in dies magis ac magis amans</I>" ; quand le recteur lui demanda la raison de cet ajout, il ne sut quoi répondre et se limita à dire "<I>Ornatus gratia</I>". Pour le moment la chose en resta là, mais elle devait avoir des suites; quelques jours plus tard, Verbrugge, professeur de théologie, vint voir Barbeyrac pour lui dire que cette addition pourrait faire du bruit au prochain synode flamand, même si celui-ci n'avait aucun pouvoir de se mêler des affaires académiques. Barbeyrac ne montra guère l'opinion négative qu'il avait de l'ajout de de Crousaz, bien au contraire, mais il accepta d'en parler à son ami. Celui-ci prit des positions contradictoires, déclarant une fois vouloir supprimer l'ajout et une autre vouloir le garder. Entre temps, faisant fi de toutes les mises en garde de Barbeyrac, il essaya d'amadouer les ecclésiastiques, en leur faisant toutes sortes de flatteries, telle la dédicace de l'un de ses sermons, et en revendiquant haut et fort sa fonction de ministre. Comme escompté, il n'en reçut que des injures, et même une lettre anonyme contre ses sermons qui avaient été traduits en flamand. Il changea alors de tactique, ne voulant plus être ministre, du moins à Groningue, et il troqua son habit noir et son collet contre l'habit de cavalier. Personne n'y comprit rien, d'autant que la lettre anonyme qu'il avait reçue était restée inconnue; il le dit par la suite, en se plaignant d'avoir fait l'objet d'accusations d'arminianisme. À la même époque, il commença à parler d'une vocation en Saxe et se mit à appeler le roi de Pologne [August II] son maître. Il se lia assez étroitement avec Driessen, l'un des professeurs de théologie, et on peut dire qu'ils ont été la dupe l'un de l'autre. Ils ont échangé des lettres et des réponses à la suite de deux disputes académiques et Driessen en a fait un livre qu'on ne manquera pas de voir à Berne. Il faut maintenant en venir au dernier acte de la comédie qui concerne la fille aînée de de Crousaz [Marie]. Celle-ci se lia avec un jeune homme nommé [Gabriel] Tavel, qui avait été le précepteur du fils [Evert Joost Lewe van Aduard von Hoogkerke] d'[Evert Joost Lewe van] Aduard, et qu'elle était résolue à épouser. Son père s'y opposa violemment, en prétextant l'origine non noble du jeune homme et menaça à plusieurs reprises de le tuer. D'injure en injure, d'esclandre en esclandre, la jeune fille, qui avait ses raisons pour hâter le mariage, puisqu'elle accoucha quatre mois après les noces, quitta la maison paternelle et se réfugia chez une dame française, voisine des Barbeyrac. Ceux-ci, sachant que le ménage de la dame était modeste et liés par ailleurs à Tavel et à Aduard, grand patron de Barbeyrac, invitèrent la jeune femme à prendre ses repas avec eux. Son père l'ayant su, vint un jour demander à la voir et à lui parler, exigeant de savoir si elle préférait Tavel ou lui. La demoiselle s'étant enfermée à clé à sa vue, ce fut Madame Barbeyrac qui le reçut et tenta en vain de le calmer". Il poursuivit ses démarches devant une commission chargée de donner ou non son accord à ce mariage, qui trancha en faveur de l'union. Le mariage eut donc lieu. De Crousaz rompit avec les Barbeyrac et envoya une lettre dans laquelle il invoquait le jugement de Dieu pour les départager. Il décida de quitter Groningue, sans plus parler du poste mirobolant de Saxe; il sembla vouloir rentrer à Lausanne mais accepta finalement le poste de précepteur du fils [Friedrich] du prince Wilhelm à Kassel et depuis il regarda le poste de professeur comme indigne de lui. Ni lui ni sa femme, avec ses grossièretés, n'ont été regrettés. Ce passage groningois aura quand même coûté quelques 5'000 florins à l'Académie. Barbeyrac, qui l'avait accueilli comme un frère, se sent respirer de nouveau depuis son départ. Il en vient maintenant à des nouvelles beaucoup plus agréables. Le jeune Aduard est finalement en route pour Genève où il arrivera au début des cours. Barbeyrac a reçu l'histoire des troubles en Suisse à l'occasion du <I>Consensus</I> [Barnaud, <I>Mémoires</I>] et s'est étonné d'y trouver, sans que son consentement lui ait été demandé, une lettre très libre qu'il avait écrite à [Johann Jakob] Sinner; les coccéiens seront bien irrités contre lui mais désormais le mal est fait. Pour l'affaire de la Compagnie des Indes, il y a eu une réponse à sa <I>Défense </I>mais il espère ne pas devoir répliquer. De toute façon, la chose se règlera au niveau politique et non pas juridique. Il paraît un nouveau journal, qui n'a rien d'exquis, sous le titre d'<I>Histoire littéraire de l'Europe</I>: Barbeyrac n'a pas encore vu le Lucrèce de Leyde mais a reçu la traduction française de la <I>Théologie physique</I> de Derham. JA a peut-être vu celle intitulée l'<I>Ébauche de la religion naturelle</I>, de Wollaston. Elle n'est pas des meilleures, entre autres à cause des suppléments mal assortis qu'on y a joints. Des Maizeaux vient de publier une nouvelle édition des <I>Œuvres </I>de Saint-Evremond [Londres, 1725] ainsi que du <I>Mélange </I>[Amsterdam, 1726]. Il paraît un troisième volume des <I><I>Mémoires</I> de Pierre le Grand</I> et une <I>Bibliothèque historique et critique</I> par le père Le Cerf. On a donné une nouvelle édition des <I>Quinze joies du mariage</I> et d'autres pièces gauloises [d'Antoine de La Sale]. Burman a publié le III<SUP>e</SUP> et IV<SUP>e</SUP> volume du recueil des lettres de savants [<I>Sylloges epistolarum</I>]. Ce critique orgueilleux a été souvent remis en place dans l'édition parisienne de Quintilien [1725]. On imprime à Amsterdam une <I>Histoire</I> [<I>véritable et</I>] <I>secrète d'Angleterre</I> qui ne semble pas valoir beaucoup. De La Chapelle va reprendre sa <I>Bibliothèque anglaise</I>. Le grand Pufendorf de Barbeyrac [<I>Le droit de la nature et des gens</I>, 1732] est sous presse mais il y a un énorme retard à cause de l'indolence du libraire. Il n'a pas vu la traduction de Sextus Empiricus faite par Hart [1725] ; il ne sait pas s'il entend assez bien le grec et le français pour une telle entreprise."
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